Sortie lichens à la Morellière

Choix du site : C’est toujours avec plaisir que nous venons à la Morellière. Aujourd’hui jonquilles, anémones, soucis, jacinthes nous font des clins d’œil de toute part mais nous venons observer les lichens, plus discrets mais bien présents. La Morellière offre en effet une flore lichénique variée avec quelques espèces rarement observées en Indre et Loire pour l’instant.

La sortie a été préparée avec l’aide de Danielle, Dominique, Jeannine et Franck.

Nombre de participants : 12

Déroulement de l’après-midi : après un rappel de l’histoire des lichens et de leur constitution originale, nous parcourons une petite partie de la propriété pour observer des espèces corticoles, terricoles et saxicoles.

Lichens observés

1. Sur le tronc et les branches de cerisiers, de minuscules coussins jaunes brillent de mille feux. Ils s’en détachent très facilement. À la loupe nous distinguons nettement des sortes de petites mains dressées qui donnent un aspect gazonnant à ce thalle pourtant foliacé mais aux lobes effectivement digités, très finement découpés et bordés de nombreuses granulations, les blastidies. C’est le thalle de Candelaria concolor. Tout aussi jaune son voisin Xanthoria parietina a un thalle plus étalé avec des lobes arrondis et porte des apothécies lécanorines, organes reproducteurs du champignon.

Candelaria concolor

Nous reprécisons la structure d’un thalle foliacé ainsi que les différents organes éventuellement présents sur celui-ci avec le support d’images et de dessins. Ces deux lichens aiment les stations riches en substances nutritives comme les nitrates.

Candelaria concolor affectionne les situations bien éclairées. Il est présent également sur les piquets de clôture en bois de la propriété. Nous jetons rapidement un coup d’oeil sur d’autres co-locataires des cerisiers, deux foliacés gris Parmelia sulcata, reconnaissable à ses pseudocyphelles blanches qui sillonnent son thalle, Physcia adscendens et un lichen à thalle fruticuleux Ramalina fraxinea peu développé ici.

Rappelons que les lichens sont des sentinelles de notre environnement. Ces espèces font partie du cortège de lichens corticoles utilisés pour mesurer la qualité de l’air.

2. Sur pelouse acide à l’entrée du bois, deux espèces de Cladonias forment des petits buissons grisâtres bien visibles, Cladonia furcata et Cladonia rangiformis. Les Cladonias sont des lichens à thalle complexe formé d’un thalle primaire constitué de squamules qui disparaissent rapidement chez certaines espèces. Sur ce premier thalle, se greffe un thalle secondaire constitué de rameaux dressés, les podétions. L’identification des Cladonias
commence par une obervation très fine des squamules du thalle primaire et des podétions.

Cladonia furcata et Cladonia rangiformis présentent toujours au moins quelques squamules sur leurs podétions. C. furcata a une saveur amère en raison de l’acide fumarprotocétrarique qu’il contient et qui donne une réaction orange foncé avec le paraphénylènediamine tandis que C. rangiformis qui n’en contient pas ou très peu est doux.

3. Dans le bois sur le front d’une ancienne carrière ombragée, nous repérons d’assez loin des plaques de couleur jaune vert presque fluo qui illuminent la roche, acide à cet endroit. En se rapprochant nous remarquons que ces plaques sont constituées d’une couche mince de
poudre finement granuleuse. C’est un lichen au thalle dit « lépreux » Psilolechia lucida. Nous avons observé ce lichen pour la première fois ici le 30 novembre 2012. Nous ne l’avions pas encore trouvé en Indre-et-Loire.

Psilolechia lucida

Près de lui, installé directement sur la terre, un thalle discret aux granules plus grossiers, gris verdâtre avec des taches colorées orangées a intrigué le regard attentif de Danielle lors de la préparation. La découverte d’une espèce inattendue est toujours source d’émotions.
C’est le cas pour ce Trapeliopsis pseudogranulosa, nouvelle espèce pour le département. Ces deux espèces sont calcifuges, non nitrophiles.

Trapeliopsis peudogranulosa

Peltigera praetextata, un grand foliacé, acidophile et non nitrophile également, aime bien s’installer au pied des arbres parmi les mousses. Reconnaissable surtout grâce aux phyllidies de son thalle, elle est présente ici depuis quelques années mais semble aujourd’hui en régression.

Un peu plus haut dans le bois, Cladonia ramulosa a colonisé le tronc mort d’un pin maritime. C’est une espèce très polymorphe, fréquente que l’on trouve sur sol acide, l’humus ou le bois. Les squamules du thalle primaire sont petites et finement découpées.

Cladonia ramulosa

Les podétions sont plus ou moins déformés avec des proliférations terminées par des apothécies brun clair.

Nous redescendons parmi les bruyères et callunes d’une clairière où nous attend un autre Cladonia. Son thalle primaire a disparu. L’absence totale de squamules sur ses branches, l’aspect et la taille de ces dernières, les réactions colorées nous orientent vers Cladonia ciliata.

Sur une branche inclinée, nous reconnaissons facilement Parmotrema perlatum un foliacé gris vert identifiable grâce aux colliers de sorédies qui ourlent ses lobes. Normandina pulchella est là aussi, comme très souvent niché dans les Frulanias car il aime la lumière mais n’apprécie pas un ensoleillement direct. Il est utilisé pour le calcul d’un indice de continuité écologique forestière.

À la sortie du bois, un vieux poirier offre le gîte à de nombreuses espèces. Aujourd’hui nous ne regarderons que le thalle crustacé gris-blanc de Pertusaria coccodes, installé au bas de son tronc, pour bien visualiser des isidies, ces  » petits bourgeons élaborés par le thalle contenant hyphes du champignon et cellules algales » qui permettent la reproduction végétative du lichen. Plus ou moins globuleuses, celles de notre Pertusaria, très
nombreuses, peuvent évoquer des oeufs de grenouille (en plus petits…).
C’est un plaisir de les observer mais d’autres curiosités nous attendent.

Pertusaria coccodes

4. Sur le mur d’un bâtiment, nous jetons un coup d’oeil sur de bien jolis petits lichens, visibles que si l’on rase le mur loupe en main. Nous avions éliminé cette station lors de la préparation mais les petits thalles crustacés blancs ponctués d’apothécies noires recouvertes de pruine blanchâtre de Diplotomma alboatrum sont tellement tentants.

Diplotomma alboatrum

Magnifiques aussi sont les spores contenues dans les apothécies et qui permettent une fois libérées, la reproduction du champignon. Aurons-nous le temps de les regarder au microscope tout à l’heure ? Nous laissons de côté d’autres minuscules crustacés saxicoles d’observation plus difficile.

5. Sur le tronc d’un vieux tilleul des petits traits noirs rappellent des signes d’écriture. Ce sont des apothécies bien particulières dont le disque est en forme de fissure linéaire, des lirelles. Parfois pruineuses, plus ou moins allongées, plus ou moins larges, plus ou moins ramifiées, plus ou moins contournées selon les espèces de lichens auxquels elles appartiennent, elles renferment également des spores magnifiques. Nous regardons surtout les lirelles de Graphis scripta et de Graphis pulverulenta. Celles d’Artnonia atra et d’Arthonia radiata sont visibles aussi sur ce tilleul.

Graphis pulverulenta

Nous ne nous attardons pas sur d’autres lichens présents comme Lecanora chlarotera, Lecidella elaeochroma, Diploicia canescens, Punctelia borreri, Hyperphyscia adglutinata. Cependant, nous prenons le temps de rechercher sur le tronc de ce tilleul, un petit crustacé aux apothécies marginées d’une ligne rouge corail vif qui brunit avec l’âge, il s’agit de Coniocarpon cinnabarinum. Un seul exemplaire ici repéré lors de la péparation mais on
peut parfois observer cette espèce en grande quantité sur les troncs lisses des noisetiers.

Coniocarpon cinnabarinum

5. Le tronc et les branches d’un noyer très ancien hébergent un cortège impressionnant de foliacés et crustacés. Retenons surtout la présence du lumineux Caloplaca cerina aux belles apothécies jaunes et de Pleurosticta acetabulum vert bouteille, à larges lobes, piquetés de petits points noirs
(les pycnides) et portant souvent des apothécies légèrement pédicellées à disque marron.

Caloplaca cerina

Gardons quand même quelques images de Physconia distorta, de Phaeophyscia orbicularis aux rhizines débordantes et d’Hyperphyscia adglutinata très appliqué sur le substrat. C’est à peine si l’on remarque Thelenella modesta qui porte si bien son nom. Ses petits périthèces
noirs se confondent avec les aspérités de l’écorce.

Notons quand même une grande nouveauté pour l’Indre-et-Loire présente dans ce cortège, Strangospora deplanata (une espèce très rare, observée dans six départements seulement, patrimoniale d’intérêt international, remarques de Claude Roux).

Strangospora deplanata

Les lichens de la Morellière brillent par leur costume parfois lumineux mais aussi par leur importance.

Sans l’observation de ses spores au microscope, Strangospora deplanata pouvait être confondu avec d’autres espèces plus communes au thalle gris blanchâtre et aux apothécies lécidéines noires comme Lecidella elaeochroma par exemple.

L’étude des lichens nécessite la plus part du temps un examen microscopique. C’est donc autour d’une loupe binoculaire et d’un microscope que nous terminons la sortie. Nous pouvons en alternance, observer certains détails des thalles et les spores de quelques lichens rencontrés au cours de l’après-midi, feuilleter quelques ouvrages de la bibliothèque ambulante mais aussi apprécier un goûter bien mérité après autant d’efforts d’attention.

Spore murale de Thelenella modesta
Spores cloisonnées de Graphis scripta
Spores globuleuses de Strangospora deplanata
Spores submurales de Diplotomma alboatrum

Nous n’avons pas vu loin de là tous les lichens de la Morellière. Même une journée ne suffirait pas pour se pencher sur la centaine d’espèces présentes.

Merci beaucoup à Danielle et Dominique pour leur accueil toujours aussi chaleureux. Les photos de groupe sont de Danielle Tessier et celles de lichens sont de Marie-Claude Derrien.

On peut retrouver la description complète des lichens cités ainsi que la définition des termes spécifiques (en italique) employés pour celle-ci sur le site web de l’Association française de lichénologie, ainsi que dans les petits guides de terrains :
– Van Haluwyn C. & Asta J., 2013 (2 e édition).- Guide des lichens de France : lichens des arbres. Belin, 241 p.
– Asta J., Van Haluwyn C. & Bertrand M., 2016.- Guide des lichens de France : lichens des roches. Belin, édit., 384 p.
– Van Haluwyn C., Asta J., Boissière J.-C. & Clerc, P., 2012.- Guide des lichens de France : lichens des sols. Belin, 224 p.
– Certains renseignements sont extraits du Catalogue des lichens et champignons lichénicoles de France métropolitaine : Roux C. & coll., 2017 (2 e édition).
– Plusieurs schémas présentés ont été extraits avec l’autorisation de l’auteur, du guide technique : « Les lichens et la bioindication de la qualité de l’air » de Jean-Pierre Gavériaux publié en 1999.

Marie-Claude DERRIEN